05.11.16

A l’Aveugle, ou la chorégraphie d’une promesse.

Contribution anonyme

En attendant que l’évènement commence, que les lumières s’éteignent, et que mon cher public devienne progressivement silencieux, mon regard avisé glisse sur les atouts pertinents du programme. Excité et rompu à la recherche des noms qui rendent tangibles la performance du corps dansant sur scène : le nom des chorégraphes, des danseurs, des créateurs costumes et scénographes, des producteurs et coproducteurs, curieux de reconnaître d’anciens compagnons, de découvrir de nouveaux talents, ou simplement de ne connaitre personne.

Prêt à devenir spectateur.

Les noms sont beaucoup de choses. Telles des figures d’identification que nous transmettons ou recevons, que nous chérissons, modifions ou rejetons. Ils nous situent en tant qu’êtres uniques, différents, et nous font émerger en tant qu’être humain essentiel, en contenant à la fois un sentiment familier de reconnaissance ou d’étrangeté ; une double figure tel Janus, capable d’intégrer et de rejeter. En même temps, les noms sont toujours interrelationnels. Ancrés dans un système de références complexes et contingentes, de classifications et de goût, la singularité d’un nom inclut des qualités collectives. Ils situent un individu et ses œuvres d’art en fonction des cadres sociétaux, politiques, ethniques et nationaux, des genres, des lois et autres structures. Cependant, cette myriade d’influences et d’affiliations n’est jamais stable et définie mais ambiguë, hybride et négociée dans ses environnements respectifs : chaque soir sur scène, à chaque répétition, à chaque nouvelle expérience de spectateur.

Dans un monde et un marché de l’art international, le nom qui attribue la paternité de l’œuvre au chorégraphe représente et forme une part constitutive, à égalité, tant d’un système de valeurs esthétiques, historiques qu’économiques et néo–libérales. La spécificité d’un artiste, la signature d’une compagnie ou le profil d’une institution agissent comme une monnaie et un label qui situent nos danses et chorégraphies dans un cadre plus vaste.

Plaisirs inconnus restera anonyme. Cette stratégie tient une promesse et induit une excitation, simultanément, en introduisant un doute, quant à nos systèmes esthétiques, nos lectures et nos interprétations. Taire le nom des chorégraphes engendre un jeu de spéculation amusant et de suppositions préalables, de désirs imaginés et peut-être teinté de frustration, aussi bien qu’il met au défi nos analyses et nos savoirs. Ce qui remet en question nos systèmes et critères collectifs autant qu’individuels de l’expérience de danse, du souvenir du mouvement, de la valeur et finalement du jugement porté sur le travail de l’artiste. Qu’est-ce qui véritablement accorde une identité artistique à une pièce chorégraphique, qui nous rassure sur sa qualité esthétique ou sa pertinence politique et qui témoigne de son potentiel expérimental ?

Historiquement, l’anonymat est une stratégie populaire – en vigueur et appréciée dans la danse et d’autres champs artistiques. Ce qui illustre l’interconnexion existante entre la politique inhérente à une œuvre d’art et son pouvoir politique dans une perspective plus large. Jusqu’à aujourd’hui, masquer l’identité d’un auteur dans un geste de collectivisation continue de susciter la polémique, de provoquer des protestations, de donner du pouvoir à des voix restées silencieuses et permet l’expérimentation, l’intervention et l’imagination, tout à la fois. Cela s’inscrit ainsi dans une recherche de liberté de parole et d’expression, qui est la liberté de l’art.

Cette pratique profondément chorégraphique de signer et assigner le mouvement dans un espace symbolique physique et moins tangible reste aussi au cœur de Plaisirs inconnus - dernière création d’une série de commandes dans laquelle le CCN – Ballet de Lorraine, cette fois avec le festival Dance Umbrella - met malicieusement en scène une critique réflexive contemporaine de sa forme artistique : un projet collaboratif reconnaissant la pratique chorégraphique au-delà de l’idée d’un auteur seul. Cela souligne plutôt l’impact des conditions et des processus de productions toujours uniques de l’œuvre, et au-delà de toute participation active et d’implication, de chaque spectateur au sein de la création et expérimentation de l’œuvre d’art.

Plus que de déguiser un mouvement marketing intelligent qui essaie d’attirer l’attention dans un marché de l’art saturé ou qu’un geste naïf qui adhère aux fantasmes de la communauté à l’unisson, le choix de l’anonymat semble exister par sa qualité déstabilisante. Dans un geste prudent et attentionné du non-signé, Plaisirs inconnus s’attelle à ne pas semer la confusion entre les cinq projets des chorégraphes ou encore à dissoudre leur langage et vision artistiques dans un projet commun, à les respecter. Bien plus, la décision de rayer la qualité identitaire du nom d’un chorégraphe dégage ses forces libératrices. L’attention de la représentation est déplacée d’un travail chorégraphique à son processus de création et de production, c’est-à-dire au temps et à l’espace, à la recherche et à la composition, à la confiance et à l’expérience partagée de se perdre tous ensemble, entre chorégraphes, danseurs et toux ceux qui sont impliqués.

Souhait et défi, Plaisirs inconnus ne nie pas l’impact et les conséquences des traces chorégraphiques, discursives et affectives que la présence ou l’absence de nom illustre. Cependant, il semble s’adresser à un moment où tout est encore possible, où nos sens et nos pensées ne sont pas encore altérés, où notre perception est un peu moins dans une (auto)-censure par des attentes persistantes, trop exigeantes ou impatientes.

Plaisirs inconnus nous remet en mémoire que l’art est plus qu’une marchandise et en appelle, de façon presque éthique, à notre responsabilité d’en prendre soin, en tant que public, à chaque danse nouvelle. Il prend le risque de faire apparaitre une danse sous nos yeux, sur nos scènes et à notre imaginaire pour la première fois : comme un commencement, une promesse et une chance de ne pas savoir ; comme une invitation à se donner corps et âme aux plaisirs et aux contraintes de l’inconnu.

Octobre 2017
Traduction : Maud Contini